Internationalisation des métropoles : vers l’abandon des territoires ruraux ?

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Dans beaucoup de territoires ruraux, l’impression d’être les laissés pour compte de l’essor de grandes métropoles est tenace. Alors que celles-ci sont très dynamiques et tournées vers l’international, beaucoup ont l’impression d’assister à une France à deux vitesses. Pour Nadine Levratto, chercheuse au CNRS et qui interviendra lors de notre Journée des Femmes Elues à Lyon, le sujet est plus compliqué.

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La France à deux vitesses, mythe ou réalité ?

L’image est profondément ancrée dans les mentalités mais elle serait caricaturale pour Nadine Levratto, « ces images très fortes font un peu oublier ce qui se passe à l’intérieur des territoires. Je ne suis pas d’accord avec cette idée qu’il y a une France des métropoles et une France périphérique… Pour moi, les disparités territoriales ne découlent pas forcément d’un clivage centre-périphérie ».

Si l’idée est vieille, Nadine Levratto indique que « ce n’est pas un phénomène nouveau. Quand on regarde l’histoire du développement des territoire, c’est juste que, suivant les périodes, certains territoires se développent plus ou mieux que d’autres ». De plus, l’opposition métropole – territoires ruraux serait trompeuse, « tous ce qui est non-métropolitain n’est pas forcément rural ».

Ainsi, cette impression d’une France à deux vitesses serait due à un développement hétérogène des territoires et « sur un territoire de taille relativement grand comme l’est le territoire français, il est tout à fait normal qu’il y ait des spécificités qui se traduisent par des différences de performances ». Avec l’essor relativement récent des métropoles, il serait donc peut-être prématuré de conclure que celles-ci abandonnent les territoires périphériques dans leurs développements.

Néanmoins, l’impression est forte, alors de quoi découle-t-elle ? Tout d’abord, cette impression se forme en observant le recul de l’offre de service public dans bon nombre de territoires périphériques entraînant une impression de frustration et d’abandon de l’Etat. Mais il y a d’autres aspects : « certains sont liés aux ressources qui peuvent être matérielles ou immatérielles : bien sûr, il vaut mieux être connecté aux grandes infrastructures de transport ou numérique mais il faut également qu’il y ait un tissu productif qui soit déjà en place localement pour pouvoir nourrir les entreprises par rapport à des clients ou par rapport à des fournisseurs. Il faut ensuite des acteurs – privés, publics qui vont décider des grandes orientations des politiques locales – capables et de les mettre en musique [sic] qui vont œuvrer pour mettre en place des écosystèmes entrepreneuriaux qui permettent aux entreprises de trouver localement les ressources dont elles ont besoin ou, au moins, les moyens d’y accéder ».

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Pour bon nombre de territoires ruraux, difficile de se réinventer et d’impulser une nouvelle dynamique

Or, bon nombre de territoires ne possèdent pas toutes ces ressources. C’est le cas d’un certain nombre de petites ou moyennes villes rurales qui déclinent à mesure que le secteur agricole perd de son importance. Dès lors, souffrant d’un manque de connections avec les grands centres productifs, difficile de se réinventer et réenclencher une dynamique économique. Bien évidemment, l’aspect géographique va aussi avoir un impact : Nadine Levratto souligne qu’il est plus « facile » de redynamiser un territoire « dans le Sud-Ouest que dans le Massif Central ».

Métropoles – territoires ruraux, la réconciliation est possible

Pour briser cette image de France à deux vitesses, Nadine Levratto explique qu’il faut travailler à une complémentarité des territoires et à une bonne articulation de la « chaîne globale de valeur » afin que la métropole puisse bien jouer son rôle de moteur d’un cercle vertueux bénéficiant à l’ensemble des territoires avoisinants.

Ainsi, « on peut imaginer des formes de complémentarité territoriale qui génèrent des relations entre un territoire A et un territoire B, une sorte de fertilisation croisée. On crée alors une chaîne de valeur entre ces deux territoires ». Si certaines métropoles comme Grenoble n’ont « pas un effet d’entraînement sur le territoire », la situation n’est pas la même pour Lyon ou Bordeaux qui « par les activités qui s’y développent sont très dépendantes de leurs grandes couronnes ou des territoires assez proches parce que vous avez des sièges et des entreprises industrielles notamment qui vont être localisées à proximité des centres-villes et vous avez des produits en région dont la valeur ajoutée va remonter et la métropole va jouer à l’internationale ».

« Il n’y a pas forcément de malédiction », Nadine Levratto, chercheuse au CNRS

Ainsi, on obtient une interdépendance des territoires génératrice d’un cercle vertueux « entre les établissements situés dans les territoires non-métropolitains, les sièges dans les métropoles et le reste du monde de métropole à métropole », c’est notamment le cas pour Toulouse et ses territoires périphériques comme Figeac, notamment concernant l’aéronautique. Ces territoires périphériques « peuvent essayer de profiter de certaines spécialités comme Toulouse et Figeac où, pour des raisons sectorielles, on a un effet d’entraînement de Toulouse sur Figeac ».

La mobilité et les infrastructures de transport vont jouer un rôle clé afin de permettre à la fois aux travailleurs mais aussi aux entreprises de pouvoir s’implanter dans les territoires périphériques sans pâtir de l’éloignement avec les centres. Cette question est essentielle car « si les gens suivent les emplois, on est dans des systèmes où les métropoles devraient être de plus en plus grosses et il peut y avoir des effets négatifs – effets d’engorgement, des prix de l’immobilier qui augmentent …- qui font qu’une partie des personnes vont s’en aller pour limiter ces inconvénients ». Il est aisé de penser aux exemples de Paris ou de Bordeaux à l’heure actuelle : les parisiens fuyant l’immobilier trop cher de la capitale pour aller vivre à Bordeaux qui connaît alors un effet d’engorgement et un prix de l’immobilier qui flambe.

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Les infrastructures de transport vont être une des clés du cercle vertueux de la dynamique des territoires.

La solution ? Des politiques publiques qui vont favoriser que « les emplois suivent les personnes et que l’on rentre dans une économie dite résidentielle : toute une économie qui va se créer pour répondre aux besoins d’une population qui est localement installée ». L’idéal étant « de gérer les deux flux : d’éviter le dépeuplement de territoires entiers – ce qui a un coût social, matériel et psycho-social extrêmement cher – et, en même temps, on ne peut pas échapper au processus de concentration ».

De plus, il est primordial de souligner que le dynamisme des territoires ne dépend pas uniquement des métropoles. D’une part, « certains modèles d’entreprises n’ont pas besoin des métropoles pour s’épanouir – c’est le cas de la coopérative Acome, leader européen dans le câblage et la fibre optique, localisée au milieu de nulle part en Normandie – qui ont su développer des modes d’actions ou des organisations qui leur permettent d’être connectées au monde entier ».

D’autre part, « il peut y avoir des formes de développement vertueuses qui se déroulent à l’extérieur des métropoles aussi ». L’essor des circuits-courts afin de soutenir l’agriculture locale est une illustration de ce qui peut se faire localement et sans compter sur le moteur métropole, bien que les circuits-courts puissent s’étendre jusqu’à elle.

Evolution des territoires, évolution des élus

Pour ce faire, la réforme territoriale prend sens : grandes régions et intercommunalités seraient des échelons davantage pertinents que les échelons traditionnels que sont les communes ou les départements car elles formeraient des entités liées par une cohérence territoriale et non délimitées par des frontières administratives. Ainsi, « les réformes qui visent à réorganiser les territoires à travers les communautés d’agglo, les communautés de communes, etc., toutes ces formes intermédiaires auxquelles on attribue aujourd’hui des compétences de plus en plus importantes, tout ce qui vise à en théorie faciliter la concertation entre ces territoires et les régions, sont en principe facilitateurs de ces formes de complémentarité ».

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Grandes régions et intercommunalités, des échelons jugés plus pertinents pour opérer la complémentarité des territoires (ici, siège de la Région Île-de-France)

Si les échelons territoriaux évoluent, il doit en être de même pour les mentalités des élus locaux. Fini le temps où l’esprit de clocher était roi et les frontières de sa commune jalousement gardées, les élus doivent travailler en concertation pour impulser ou intégrer la dynamique territoriale. Ainsi « pour que, soit des circuits localisés, soit des complémentarités inter-territoriales se créent, il faut qu’il y ait des acteurs qui mettent cela en ordre, ce n’est pas spontané. Il faut donc des porteurs de projets. Ce ne sont pas forcément uniquement des acteurs publics mais des acteurs divers qui portent les projets au niveau local ».

Au contraire, « si vous avez des territoires très fractionnés avec des élus locaux qui vont être focalisés sur leurs micro-territoires avec peu de concertation à l’échelle supérieure, cela ne va pas faciliter ces jeux d’interactions, ces formes de coopérations territoriales ».

La concertation et l’élaboration de vrais projets de territoires vont ainsi être fondamentaux, « il faut qu’il y ait un programme, un plan de route pour qu’il y ait une convergence des volontés pour mettre en place des systèmes de développement local qui puissent s’inscrire dans les territoires ». Les élus vont avoir pour « rôle de créer cette synergie entre voisins, contribuer à l’établissement de cette chaîne de valeur ».

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