Martinique : un cinéma itinérant pour éduquer à l’image

Depuis plus d’une décennie, la Ciné Woulé Company arpente l’île de la Martinique avec son cinéma itinérant. Proposant un cinéma en plein air, comme des activités scolaires et extra-scolaires, l’association tente de promouvoir la culture du cinéma et de faire de l’éducation populaire au sein de la population martiniquaise.

Une association de cinéma itinérant

Né il y a à peine plus d’un siècle, le cinéma est rapidement devenu l’activité culturelle la plus populaire en France. Mais, si en métropole le cinéma s’est bien développé, ce n’est pas le cas dans les DROM où les infrastructures sont beaucoup plus faibles. C’est l’une des raisons qui a conduit à la création de la Ciné Woulé Company par le Centre d’Actions et de Développement d’Initiatives Culturelles et Educatives (C.A.D.I.C.E.), comme le confie Chantal Sacarabany-Perro, la dirigeante de l’association, à la CGET : « C’est un projet qui est énormément lié à la loi. Il faut savoir que la TSA, la taxe spécifique additionnelle qui existe sur les tickets de cinéma n’existait pas aux Antilles. Pendant plus de 70 ans, les DROM, toutes les régions d’Outre-Mer ne bénéficiaient pas de l’apport du CNC de cette fameuse taxe. » Ce qui a engendré une profonde disparité dans le développement du cinéma : « Sur une île comme la Martinique où il y a 380.000 habitants, nous n’avons qu’un seul lieu de cinéma en 2018 ! »

L’association C.A.D.I.C.E. a donc décidé, en 2007, de reprendre un concept de cinéma itinérant afin de promouvoir cette activité culturelle. Depuis, elle a pu se développer au rythme des évolutions techniques : « Ma structure était déjà opérateur 35 mm donc on avait un projecteur 35 implanté dans un fourgon sauf que la réglementation nous a permis d’évoluer et d’aller vers le cinéma numérique. »

Diffuser le cinéma en monde rural

La Martinique ne compte qu’un seul complexe cinématographique : « il était très important d’avoir un circuit itinérant qui puisse justement aller dans les communes rurales, sachant que qu’elles représentent la majeure partie de notre territoire. » explique Chantal Sacarabany-Perro. Ciné Woulé Company répond donc à une double attente : l’association permet de combler le manque de salles de cinéma, grâce à son « Ciné Plein Air » et ses quatre écrans, dont deux grands écrans gonflables. Mais elle doit aussi répondre à un besoin d’éducation populaire et possède plusieurs dispositifs destinés aux écoles, collèges et lycées afin de répondre à cet enjeu éducatif.

« C’est très long, explique la dirigeante du C.A.D.I.C.E., un vrai travail de fourmi ! Il faut convaincre la commune de la nécessité de mettre en place un circuit itinérant parce qu’il faut négocier la billetterie. Après, il faut vraiment se débrouiller pour aller à la recherche du public. » Mais le succès est bien souvent au rendez-vous : « Le cinéma plein-air fait partie des habitudes : ça fait 18 ans qu’on le développe sur les Antilles. » Une activité grandement facilitée car « on est dans un pays où il fait beau toute l’année ». L’objectif de l’association, « c’est de remettre le cinéma au cœur des petites communes. »

Éduquer la jeune population à l’image

Pour Chantal Sacarabany-Perro, le plus important reste le travail d’éducation : « On a d’abord mis en place une véritable stratégie scolaire. On reçoit les écoles le matin, les collèges et les lycées l’après-midi et le soir le grand public. » Avec les jeunes, l’association n’hésite pas à leur enseigner les subtilités de l’audiovisuel : « Il s’agit d’un travail d’éducation à l’image qui est important pour que le cinéma d’Art et Essai continue à vivre. Il est important que les jeunes apprennent à décoder les images parce qu’on est dans une société où les gens consomment énormément l’image et la différence avec le circuit itinérant, c’est qu’il va leur permettre de débattre avant, de débattre après et de créer des ateliers de décryptage d’images. C’est très important qu’on puisse continuer ce travail parce que si l’image inonde nos vies au quotidien, on se rend compte que les jeunes ne savent vraiment pas la décrypter et qu’ils ne font que la consommer. »

L’enjeu est de taille et les activités sont multiples : Ciné Woulé Company propose « Ciné School », réalisé en partenariat avec les établissements scolaires et « Passeurs D’Images », lui, réalisé en dehors des temps scolaires et ouvert à un public entre 12 et 25 ans.

Des résultats probants

Chantal Sacarabany-Perro est l’une des animatrices des activités proposées par son association : « Passeurs d’Images, c’est une longue histoire, ça fait 18 ans que je fais partie du dispositif. » Et elle se montre fière du résultat : « C’est un dispositif qui nous a permis d’émerger, de mettre en place tout le travail d’éducation à l’image que nous faisons. Aujourd’hui, une structure comme la mienne a créé des réalisateurs, des gens qui aujourd’hui font des films. Elle a formé des scénaristes, des acteurs. » Car tout est lié : Ciné Woulé Company veut à la fois promouvoir le cinéma et sa culture, éduquer les jeunes à l’importance des images mais aussi les initier aux techniques du cinéma : « C’est important pour faire naître un cinéma antillais. La réalité, c’est que sans cette aide du CNC, il est très difficile de faire de la production. »

Mais les résultats ne se limitent pas à sa portée éducative. L’association a su, par sa formule, combler en partie le manque de salles de cinéma en Martinique avec des moyens peu onéreux : « L’itinérance a l’avantage de s’adapter aux territoires. Quand on va dans un territoire rural, on s’adapte en utilisant une salle municipale. C’est beaucoup plus convivial et puis il y a aussi un tarif, c’est beaucoup moins cher. »

Une structure efficace mais fragile

Mais malgré tout ses efforts, Ciné Woulé Company se heurte aux difficultés inhérentes à sa nature : « Il est vrai que les circuits itinérants n’ont pas les mêmes droits que les autres. C’est une petite exploitation donc on a accès aux films en 5e, 6e, 8e semaine. Parfois, dans les DROM, c’est deux fois plus compliqué parce que les distributeurs ne nous connaissent pas donc l’accès aux films est encore plus compliqué. » Le constat est alarmant : les régions d’Outre-Mer auraient « quarante ans à rattraper » en matière de cinéma. Une situation profondément injuste : « C’est un besoin du territoire pour que nos jeunes puissent bénéficier de tout ce qui existe en matière de cinéma. Et c’est une question d’équité et d’égalité. »

Avec l’association, « c’est déjà un premier pas pour remettre de l’équité au niveau de la culture, du cinéma et de la ruralité. » Mais l’ensemble demeure fragile :« On est une petite structure avec une masse salariale très difficile à supporter. On a de moins en moins d’aides des collectivités avec une concurrence qu’il faudra réglementer parce que même si la loi NOTRe a des avantages, elle a quand même beaucoup d’inconvénients pour des structures comme la nôtre. C’est important que le CNC et le CGET et tous ceux qui se battent pour la culture et le cinéma puissent justement nous protéger. »

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