Un supermarché des déchets : la surprenante réussite du Smicval Market

Des boutiques de seconde vie, il en existe déjà. Souvent tenues par des associations, elles permettent de donner ou de récupérer des objets qui peuvent encore être utilisés. Mais c’est à une toute autre échelle que le nouveau Smicval Market se projette. Cette nouvelle déchetterie vise à changer radicalement notre rapport aux déchets et à généraliser l’usage de la récupération. Un projet aussi inédit qu’ambitieux.

Un « supermarché inversé »

C’est un nouveau concept de la déchetterie qui a ouvert ses portes le 10 avril 2017 à Vayres, près de Libourne en Gironde. Le nouveau site propose en effet un concept totalement inédit en France, le Smicval Market, qui se présente comme un « supermarché inversé ». Si dans ce nouveau site, on peut y déposer nos déchets, comme à l’ordinaire, on y trouve également un « préau des matériaux » et une  « maison des objets » à l’aspect similaire aux supermarchés : des objets sont entreposés sur différents rayons et un personnel est présent pour vous aider et vous accompagner. Seule différence, et de taille, ici rien ne s’achète, puisque tout ce qui est entreposé provient de la récupération. Cela permet ainsi de limiter fortement le nombre de déchets ainsi que le gâchis.

« C’est un lieu qui a pour fonction première de changer le regard du citoyen sur ce qu’il appelle des déchets et qui, en réalité, continuent à être des ressources. » affirmait Alain Marois, le président du syndicat mixte intercommunal de collecte et de valorisation (SMICVAL) du Libournais Haute-Gironde, au micro de TV7. « On voulait changer le regard des citoyens sur les déchets » nous confirme Nicolas Senechau, le directeur général. Par l’aspect négatif que représentent dans l’imaginaire collectif les ordures et les déchets, qui ont aussi valeurs d’insultes, on se conditionnerait à rejeter le problème, à n’aborder ce sujet qu’à travers un angle dépréciatif ; ce qui nous empêcherait de trouver des solutions novatrices : « On est sur un sujet qu’on n’a pas envie de voir, on ne veut pas s’y confronter, ça n’intéresse personne. Notre société n’est pas prête à assumer ses déchets. » Et pourtant, l’urgence écologique nous l’impose : « Il faut des innovations de rupture dans notre domaine sinon on va continuer à s’améliorer tout doucement et on n’aura pas évolué dans un demi-siècle » affirme Nicolas Senechau pour qui le Smical Market répond à un triple objectif : « aller plus loin dans la prévention et dans la réduction des déchets », « développer une nouvelle filière de recyclage » et « recréer du lien social autour de ce sujet. »

Une nouvelle façon de concevoir la déchetterie

Le projet est venu au moment du remplacement de l’ancienne déchetterie, devenue vétuste. Plutôt que de la remplacer par une nouvelle qui aurait été similaire, le Smicval a décidé de se lancer dans ce projet audacieux. « On n’allait pas construire un équipement en 2017 qui va durer jusqu’en 2037 sur un modèle réfléchi dans les années 80. » rappelle Nicolas Senechau qui dresse un bilan mitigé des évolutions écologiques : « Progressivement, on est passé au recyclage, à la prévention mais quelque part, on n’a pas bouleversé les choses. Le niveau de prévention aujourd’hui en France n’est pas si glorieux comparé à d’autres pays. » Mais en 2015, le contexte apparaît favorable aux prises de risque. L’Agence  de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie, soutenue par le Ministère de la Transition écologique et solidaire, lance des appels à projets sous l’opération « Territoires zéro déchet, zéro gaspillage ». Cela permet de financer en partie le Smicval Market : « L’ADEME a financé le projet à hauteur de 250 000 euros et le ministère sous Ségolène Royal, 140 000 ».  Mais une bonne partie vient du fonds propre du Smicval : « Le reste, c’est de l’auto-financement. En tout, hors fonciers, c’est 2 millions d’euros. »

Afin de réussir à faire évoluer les mentalités sur les déchets, l’objectif était de « créer un équipement qui soit beau pour que ce qu’il y a dedans le soit aussi. » Et de réunir en un seul lieu, tout ce qui concerne les déchets : « On voulait donner au citoyen qui vient déposer un objet toutes les possibilités :  au moment où il va déposer son objet, il va pouvoir s’en débarrasser, le donner, le recycler et en reprendre un autre. Tout ça au même moment et au même endroit. » Dans le but d’éveiller une prise de conscience :  « C’est fondamental car cela permet de sensibiliser l’usager au moment du geste, ce qui est beaucoup plus simple que de le sensibiliser en amont pour l’inciter à aller dans une recyclerie ou une ressourcerie. »

Le choix de détourner les codes du supermarché est pleinement assumé confirme Nicolas Senechau : « Le logo est un caddie avec des flèches qui sortent. » Il y a même une devise : « Prenez, donnez, recyclez ». Et contrairement aux déchetteries classiques, le personnel est là pour mettre en avant les objets : « vous avez des valoristes : agents d’accueil, chefs de rayon et logisticiens manutentionnaires. Ces 3 nouveaux métiers sont inspirés des métiers de la grande distribution. » Mais c’est aux usagers de prendre ou de déposer les objets et matériaux : « Ce qui est important, c’est que pour changer de paradigme, pour changer l’image des déchets, on n’a pas du tout souhaité que les usagers déposent leurs déchets dans un coin et qu’après ce soit nous qui rangions dans les rayons. C’est bien les usagers qui viennent et mettent leurs objets, leurs matériaux dans un caddie ou ils les portent et vont directement les placer dans les rayonnages. Et c’est ce geste qui est fondamental car c’est par celui-ci qu’on donne de la valeur aux objets. »

Ce service est accessible pour les résidents du Libournais affilié au Smicval. Ils doivent faire la demande d’une carte d’accès, gratuite, afin de pouvoir se rendre sur le site.

Un bilan déjà positif

Les résultats, après six mois de mise en service, sont très positifs :

  • sur le plan quantitatif : Il y une réduction de 50 % de déchets par rapport à l’ancien site et jusqu’à 65% pour les déchets enfouis. Le taux de valorisation, c’est-à-dire le taux de recyclage est de plus de 80%. Et les prévisions s’annoncent encore meilleures : « on pense pouvoir passer les 90% l’année prochaine en mettant en place de nouvelles filières. » prédit le directeur général.
  • sur le plan qualitatif : la fréquentation a beaucoup changé selon Nicolas Senechau. « Sociologiquement, ce n’est plus du tout les mêmes personnes qui viennent. Ça s’est vraiment féminiser. Et il y a des famille car il y a un rayon enfants, il y a aussi des jeunes, etc. Ça c’est beaucoup plus équilibré. Il y a une parité qui n’existait pas avant « . Autre différence, le lieu, comme espéré, est devenu beaucoup plus fréquentable : « Ceux qui ne voulaient pas rester plus de 10 minutes dans une déchetterie peuvent maintenant rester 40 à 45 minutes. C’est même contre-intuitif : avant les gens n’avaient pas envie de rester, maintenant ils restent longtemps. C’est étonnant !»

« Avant les gens n’avaient pas envie de rester, maintenant, ils restent longtemps »

Même si l’investissement a été plus élevé, le coût de fonctionnement est à peu près similaire : « On est un petit peu moins cher que l’ancien équipement si je compte l’amortissement. On a réduit de 50 % les tonnages. Un gestionnaire va vous dire que c’est complètement idiot parce qu’on a doublé les coûts puisqu’on a deux fois moins de tonnages alors qu’on reste à peu près sur le même coût de fonctionnement mais ce qu’on visait, c’était bien de changer le regard et on a bien réussi à changer le regard des gens. Ça c’est sûr ! »

Un projet qui va faire des émules ?

Cette initiative audacieuse attire du beau monde. Beaucoup de visites sont organisées : « On a fait visiter le Smicval Market la semaine dernière à une journaliste japonaise de l’un des plus grands quotidiens économiques du Japon. On a aussi fait visiter à des élus luxembourgeois et à un expert déchet de San Francisco. » Ainsi, de nombreux journalistes et élus, y compris d’autres pays (des élus italiens sont venus également) s’intéressent à ce concept. De quoi annoncer un changement radical dans la gestion des déchets à un niveau mondial ? Car aujourd’hui, les initiatives locales peuvent désormais avoir un impact global. Mais quoiqu’il en soit, au niveau national, le concept va sûrement faire des émules :  « On a eu une trentaine ou une quarantaine de collectivités qui sont venues visiter. On en a toutes les semaines. Les gens se posent des questions. Les autres collectivités sont elles aussi en pleine modernisation de leurs équipements. »

« On aurait très bien pu ne rien changer »

Pour le Smicval, le projet ne va pas s’arrêter en si bon chemin. Nicolas Senechau se montre plutôt enthousiaste : « Nous, on va continuer. On travaille sur une version 2 améliorée à laquelle on va ajouter d’autres fonctionnalités. On va peut-être y installer des ateliers de démantèlement, de réparation. On va peut-être y associer des showrooms pour mettre en avant les produits qui y sont fabriqués ou qui sont recyclés sur le territoire par des associations ou par des entreprises. Un showroom, comme une galerie marchande avec des petites échoppes pour mettre en avant les produits qui sont locaux, issus du recyclage, etc. Et une maison zéro déchet. On imagine plein de choses pour la seconde version qu’on est en train de travailler ! » Ce nouveau « supermarché inversé » devrait se situer à Libourne et serait beaucoup plus grand : « Il va être sur un périmètre 2 fois plus gros. Smicval Market c’est 5000m2, là on serait sur 11000. » Pour l’instant, le projet n’a pas encore de date définitive : « On espère en 2021. Un an de conception et réflexion, un an de dossier administratif (marché public, etc.) puis un an de construction. »

Nicolas Senechau conclut : « C’est vraiment une rupture dans le domaine, c’est ce qu’on voulait faire. C’est pour ça que j’évoquais tout à l’heure l’histoire des déchets parce qu’on voulait vraiment faire une rupture. On aurait très bien pu ne rien changer. »

5 COMMENTAIRES

  1. Bravo, Je vous ai connu grace à l’émission TerraTerre qui se tourne pour la chaine PublicSénat (canal 13) sur le lieu LaRessourcerie de la porte de clignancourt à Paris 18 ème, mais .. où trouver un tel lieu à Paris ? (on n’a que des recycleries je crois)

  2. bravo bravo c’est la meilleur idée en France sur les déchets .Dans toutes les déchetteries si on prend quelque chose objet on est considéré comme un criminel ,on détruit,on gaspille ,mais vous cette équipe qui a réalisé ce projet devrait avoir la médaille suprême .merci pour ce que vous faite bravo bravo et encore bravo

  3. Quelle belle initiative! Malheureusement pour moi, je suis sur Fargues-Saint-Hilaire et ne peux donc visiter le site sur place car pas du libournais. Cette idée d’échange d’objets est en respect avec ce que chacun de nous se doit d’appliquer pour l’écologie et une meilleure vie loin des déchets. J’aurais aimer y déposer quelques objets encore très valables (vaisselle, petits meubles,
    affaires de bureau, K7….) Peut-être pouvez-vous me guider vers une initiative similaire? d’avance, merci.

  4. C’est une bien bonne idéee ! Et il faut esperer que cela s’etendra dans diverses zones géographiques ! Du concret et du réalisme ! Encore bravo !

  5. Bravo, quelle belle initiative. Comment faire pour donner cette idée à notre mairie ? Je suis très intéressée.
    Elisabeth

Vous aussi, exprimez-vous !

Please enter your comment!
Veuillez renseigner votre nom ici

cinq × un =