Déclin des villes : les opportunités inattendues

Le 26 avril avait lieu à Sciences Po Paris une conférence intitulée “Villes et écologie : la décroissance urbaine comme opportunité ?” animée par Vincent Béal, coordinateur du projet ANR Altergrowth sur les enjeux de la décroissance urbaine. Cette rencontre organisée par le collectif Villes et décroissance, groupe de réflexion fondé par des étudiant.e.s de l’Ecole Urbaine de Sciences Po, avait un objectif : montrer que les villes en déclin peuvent représenter une opportunité pour la mise en place de politiques urbaines alternatives. L’occasion d’évoquer un sujet longtemps délaissé par le débat public français, et d’évoquer les initiatives déjà menées dans ce sens, pour peut-être, qui sait, donner des idées.

Politiques urbaines alternatives : brève histoire

Vincent Béal le rappelle tout de suite, “la ville a toujours été un laboratoire pour de nouvelles pratiques sociales et de nouvelles façons d’organiser l’espace”. Pour faire court, c’est avec la crise industrielle des années 1970 que les termes d’une réflexion sur la reconfiguration des économies urbaines ont été posés.

Les politiques néolibérales urbaines de l’époque avaient pour volonté d’attirer entreprises et classes sociales privilégiées, tout en laissant une place croissante aux acteurs privés. Des ambitions encore recherchées dans certains territoires. Néanmoins, la crise des subprimes a rapidement suscité de vives réactions : “aujourd’hui, des mouvements sociaux urbains contestent la gentrification, la spéculation immobilière, le tri social, le tri ethnique, la ville touristique ; bref la ville entrepreneuriale”, poursuit Vincent Béal.

Depuis les années 2000, les stratégies politiques de smart shrinkage (déclin intelligent) tout droit arrivées des États-Unis, se déclinent sous trois caractéristiques communes : “d’abord, l’idée de rompre avec la croissance en stabilisant les marchés et en améliorant la qualité de vie pour les habitants déjà présents, ‘encore là’. Ensuite, le redimensionnement de la ville, par la démolition ou la déconstruction, et par la dé-densification ; enfin, l’expérimentation de nouveaux usages de l’espace, comme avec l’agriculture urbaine, ou l’urbanisme temporaire”. De quoi donner aux villes en déclin économique et démographique un fil auquel se raccrocher.

Vincent Béal, ici à gauche, lors de la conférence du 26 avril 2018.

La décroissance, derrière le poids une opportunité

Saint-Étienne, Roubaix, Le Havre, Le Creusot, Thionville et beaucoup d’autres villes françaises connaissent les effets pervers de la décroissance. La dévalorisation de l’espace urbain, les logements vacants, la paupérisation des centres, image répulsive voire la stigmatisation et des finances locales en berne ne favorisent pas l’investissement des villes. Vincent Béal va plus loin : “ceux qui restent, ce sont les groupes les plus défavorisés, ceux qui n’ont pas les ressources pour partir”. Par conséquent, “les recettes fiscales sont faibles, et le poids des charges de la centralité est très fort : nombre d’équipements sont utilisés par des gens qui viennent d’ailleurs et qui ne payent pas nécessairement ces services”. Il est clair qu’aucun.e élu.e ne sera séduit.e au premier abord par un tel portrait.

Mais si on fait le tour de la question, la décroissance peut aussi correspondre à un ensemble d’opportunités pour les collectivités : “Dans ces villes, le foncier est abondant, on a des espaces libres, un bâti faiblement occupé… Par ailleurs, les dynamiques marchandes sont faibles, et les stratégies entrepreneuriales échouent ; certains pourraient le voir négativement, mais ça peut aussi être positif, puisque ça nous force à penser les politiques urbaines de manière alternative. Dans ce genre de situation, les majorités municipales ont du mal à se stabiliser, ce qui permet de déverrouiller les agendas politiques locaux”.

Les contextes de décroissance économique et démographique peuvent aussi être pensés comme des “conjonctures fluides”, autrement dit comme des moments où l’invention et la concrétisation de nouveaux modes d’action sont facilitées.

La décroissance permet ainsi de mener de vraies politiques urbaines alternatives. Des initiatives concrètes qui cherchent à organiser un développement urbain en s’éloignant des canons du développement économique classique voient le jour.

Si l’on se base sur les recherches de Vincent Béal, ces politiques tournent autour de trois axes :

  • une perspective bottom-up qui s’instaure par l’initiative citoyenne, associative ;
  • la mise en place de stratégies qui ne font pas des mécanismes marchands leur principal vecteur d’organisation ;
  • et la réelle considération des populations déjà – encore – présentes dans la ville.

Le cas de Cleveland aux États-Unis

Dans le cadre du projet ANR Altergrowth, Vincent Béal s’est intéressé à la ville de Cleveland aux États-Unis, qui a perdu plus de 500.000 habitants en presque 60 ans. La brutale accélération de ce déclin à la suite de la crise des subprimes a permis à la ville de se réinventer.

A Cleveland, 12.000 bâtiments sont encore vacants – alors qu’il y a déjà eu de nombreuses démolitions – et 80% des habitants doivent faire plus d’un mile pour accéder à un supermarché, alors que le taux d’équipement en automobile est faible. Jusque dans les années 1990, la ville mène une politique centrée sur le développement du centre-ville, qui connaît de nombreux échecs, mais la crise des années 2000 débouche sur une nouvelle prise de conscience et les pouvoirs locaux misent sur l’activation d’une politique de smart shrinkage (déclin intelligent).

Pour ce faire, la municipalité met en place une land bank – société publique financée par une taxe locale – qui participe à la démolition de plusieurs quartiers, rachète les terrains abandonnés, les rénove si besoin, et les revend. “La démolition est vue comme une solution évidente, explique Vincent Béal, et elle est présentée comme un choix totalement neutre basé sur des indicateurs rationnels”.

Le déclin est également vu comme une opportunité pour adopter des usages agricoles du foncier urbain. Les conseillers municipaux, les organismes de développement communautaires, la land bank, le jardin botanique et certains départements de l’université locale se regroupent en coalition pour transformer le zonage. Dès lors, leurs plans d’urbanisme préservent les jardins et les espaces liés à l’agriculture urbaine, ce qui protège les propriétaires d’un éventuel rachat par des investisseurs.

L’agriculture urbaine se développe très rapidement et dans tous types de ménage : les militant.e.s des politiques alternatives côtoient les professionnel.le.s agricoles, les écologistes, et d’autres qui veulent simplement gagner un peu d’argent.

Aujourd’hui, cette initiative a permis la création de plus d’un millier de jardins à Cleveland. Et les conséquences n’ont pas tardé. « Cette politique a permis de lutter contre les déserts alimentaires, poursuit Vincent Béal mais aussi de sécuriser les quartiers paupérisés. La forte proportion de parcelles abandonnées, désormais occupées, les a sécurisés. Ces jardins ont permis d’améliorer les conditions de vie des communautés, via la production de produits , via la production de produits non disponibles en ville ou l’éducation des enfants ; cette politique, enfin, a permis à certains d’envisager une reconversion professionnelle”.

Reconversion, implication des citoyens, diminution de la criminalité et raréfaction des déserts médicaux… le déclin économique et démographique de Cleveland a finalement été le levier de politiques alternatives bénéfiques à la population locale. La mise en place de ces politiques a permis à la ville de repenser son aménagement.

Et la France ?

Si le cas de Cleveland est en mesure de redonner de l’espoir aux collectivités françaises en déclin, des exemples purement français peuvent finir de les convaincre qu’elles peuvent sortir par la grande porte.

En France aussi, la décroissance urbaine peut modifier les comportements des habitants et favoriser l’émergence de nouveaux types d’acteurs capables d’infléchir l’agenda politique et de mettre en œuvre des politiques innovantes de redéveloppement.

C’est le cas d’Ungersheim, comme nous le présentions dans cet article, mais c’est aussi le cas de Vitry-le-François. Cette commune du Grand-Est peuplée d’environ 12.000 habitants connaît une importante décroissance démographique depuis les années 1970, liée à une lente désindustrialisation que la création d’emplois dans le secteur tertiaire ne permet pas de compenser.

Après avoir mené une politique de rétrécissement urbain planifié de concert avec le principal bailleur social, le maire de Vitry-le-François s’est engagé en 2012 dans un projet de système énergétique décentralisé (SED), notamment en vue de maintenir un réseau de chaleur biomasse fournissant de l’énergie verte et peu chère aux habitants. Cette politique s’est très vite inscrite dans une réflexion plus large sur l’économie circulaire et l’écologie industrielle, ce qui a amené la municipalité à modifier les plans d’aménagement, ainsi que son regard sur le développement durable, désormais considéré par les élus comme “un outil pour changer le modèle local de société”.

L’exemple de Vitry-le-François montre que dans un contexte de déclin, des nouveaux groupes locaux jusqu’alors dominés par l’agenda du secteur industriel peuvent être à l’origine d’une dynamique locale de redéveloppement endogène, avec des objectifs sociaux et environnementaux.

Le déclin économique et démographique des villes représente une véritable fenêtre d’opportunité pour la mise en place de politiques urbaines alternatives. Mais pour Vincent Béal, “il est important qu’il y ait un soutien des autres échelles de gouvernement. On peut avoir des idées, c’est compliqué de mettre en place des politiques, si on n’a pas un soutien des autres échelles de gouvernement”. Pour aboutir, de telles politiques nécessitent donc un intense soutien, sans doute aussi parce qu’une ville en décroissance est plus fragile qu’une autre. Mais alors une solution pourrait-elle être de ne pas attendre d’être en décroissance pour considérer pleinement ces alternatives ? 

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