Désertification médicale, une lutte insuffisante ?

Sujet très peu présent au cours de cette campagne présidentielle, la désertification médicale est pourtant un enjeu vital de santé publique. De nombreux territoires ruraux se vident de leurs médecins généralistes à mesure que ceux présents prennent leur retraite. Bien conscientes de cette problématique, beaucoup de collectivités se sont attaquées au problème pour un impact discutable…

Des collectivités qui s’engagent

Parmi les nombreux territoires touchés par le fléau de la désertification médicale, le Conseil Départemental de Charente-Maritime a décidé de prendre le problème à bras le corps et a instauré un dispositif financier cumulable avec les aides de l’Etat et destiné à encourager les jeunes médecins généralistes à s’installer dans des territoires où l’offre de soin s’amenuise.

En effet, Corinne Imbert, sénatrice et vice-présidente du Conseil Départemental, nous explique que « si la situation de la Charente-Maritime peut apparaître comme à peu près favorable si l’on parle du nombre de médecins généralistes pour 100 000 habitants sauf que la situation est contrastée en Charente-Maritime : il y a des territoires en risque de ou souffrant déjà de la désertification médicale et il y a des territoires, proches du littoral, attractifs où le problème est moins marqué. Même si on peut toujours dire que, sur une ville comme La Rochelle, il y a des quartiers un peu plus fragiles que d’autres ». Ainsi, « toute la partie Est de la Charente-Maritime est très tendue en termes de médecins généralistes et près de 50 % des médecins généralistes libéraux ont plus de 55 ans ».

Dès lors, le Conseil Départemental « s’est engagé en 2010-2011 en mettant en place un dispositif sous forme d’une bourse qui est proposée aux étudiants en 3ème cycle, en internat de médecine générale. Cette bourse est financière, une somme d’argent versée pendant 3 ans avec, en contrepartie, un engagement d’installation pendant au moins 4 ans dans une des zones identifiées par le département comme ayant besoin de médecins généralistes ». Un zonage effectué en « collaboration avec l’Ordre des Médecins et avec l’Agence Régionale de Santé » et qui reste « évolutif, pour répondre à une demande brutale comme le départ ou le décès d’un médecin ».

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La bourse se veut un « complément pour vivre pendant les études ou pour aider à l’installation, à acheter une nouvelle voiture qui sera nécessaire une fois installé dans le territoire ».

A l’heure actuelle, 13 conventions ont été signées et, parmi ces 13, « 5 médecins se sont déjà installés, 4 ont déjà passé leur thèse, une la passe très prochainement et on a plusieurs étudiants qui la passent à la rentrée 2017 et qui s’installeront donc bientôt ».

Alors que beaucoup de collectivités investissent dans la construction de maisons de santé pluridisciplinaires, « on a fait le choix d’aider les hommes et les femmes à travers cette bourse plutôt que de les aider en finançant des murs [sic]. Tout d’abord, parce que les murs, ça ne soigne pas et qu’il y a des maisons de santé pluridisciplinaires qui ont du mal à trouver des médecins donc on voit que ça ne règle rien ».


Autre territoire menacé par la désertification médicale, la Saône-et-Loire a mis en place un dispositif similaire. Afin de faciliter l’installation de jeunes praticiens dans leur cabinet médical mais aussi dans leur vie quotidienne, une bourse d’études de 1 000 euros par mois est proposée aux étudiants de 3e cycle en médecine en échange d’un engagement à exercer au moins trois ans en Saône-et-Loire. En revanche, ces jeunes médecins ne seront pas forcés de s’installer dans l’un des quatre cantons déficitaires.


Alors qu’une des explications à la réticence des jeunes médecins à s’installer dans les territoires ruraux est la possible difficulté d’y trouver un emploi pour le/la conjoint(e), aucun dispositif parallèle d’accompagnement à l’emploi n’a été étudié pour l’heure. Selon Corinne Imbert, le territoire ne se prêterait pas à un tel dispositif car « je considère que lorsqu’on est à moins d’une demi-heure de son travail, c’est jouable : quand on repère les zones en difficulté dans notre territoire, on voit qu’elles sont toutes à moins d’une demi-heure d’un bassin d’emplois et je pense que cela reste tolérable en termes de distance ».

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Pour attirer de nouveaux médecins, jouez à fond l’atout du cadre de vie et de la qualité de vie

Compte tenu du fait que bien des étudiants en médecine « vivent en ville depuis 10 ans, dans des villes universitaires, qu’ils y ont certaines habitudes de vie dont ils n’ont pas forcément envie de changer à la fin de leurs études », sur quels aspects jouer, autre que financier, pour essayer d’attirer ces jeunes étudiants ? Le cadre de vie a ainsi été mis en avant dans les campagnes de communication menées auprès des étudiants des universités de Bordeaux, Poitiers ou encore Limoges. « Nous avons la chance d’avoir un joli département, qui est connu et qui attire beaucoup de touristes… Nous avons des atouts concernant la qualité de vie, le climat, etc. »

Au niveau de l’Etat, on s’engage aussi

Les Contrats d’engagement de service public (CESP)

A l’instar du dispositif présenté précédemment, l’Etat propose également des bourses de 1 200 euros brut par mois versées aux étudiants volontaires qui décident de s’installer dans une région qui manque de médecins et cela pour une durée égale à celle du versement de la bourse.

Ce contrat est cumulable avec un dispositif comme celui proposé par le Conseil Départemental de Charente-Maritime et y souscrire permet aussi de bénéficier d’un accompagnement individualisé durant toute la formation et d’un soutien au moment de l’installation ou de la prise de fonctions. 1 500 contrats seront effectifs en 2017.

Les contrats de Praticien territorial de médecine générale (PTMG).

Opérationnel depuis septembre 2013, ce dispositif permet  :

  • une garantie de revenus et une protection sociale améliorée, en sécurisant leurs deux premières années d’installation.
  • Sous réserve d’un minimum d’activité, le bénéficiaire perçoit un complément de rémunération garantissant un revenu net mensuel de 3 640 euros.

En contrepartie, les médecins s’engagent à exercer dans un territoire manquant de professionnels, dans le respect des tarifs remboursés par la Sécurité sociale.

Des engagements insuffisants

La lutte contre la désertification médicale est prise très au sérieux par les autorités et les territoires qui en souffrent, des dispositifs existent. Peut-on alors s’aventurer à dire que cette désertification médicale sera bientôt un mauvais souvenir ? Corinne Imbert refroidit vite toute conclusion hâtivement optimiste.

Premier élément de réponse, « les dispositifs incitatifs comme celui mis en place par le département, ce n’est qu’un palliatif » selon la sénatrice et 1ère vice-Présidente du Département. « Cela permet d’installer des jeunes médecins mais cela ne suffira pas à enrayer la désertification médicale au niveau nationale ».

La sénatrice fustige ensuite que bien des collectivités, soucieuses de rapidement trouver un médecin pour continuer de proposer une offre de santé, recourent aux services de cabinets chasseurs de tête. En effet, bien souvent, ceux-ci vont proposer des médecins étrangers et « alors, on n’est pas à l’abri que 6 mois plus tard, à cause du mal du pays ou du conjoint qui ne s’adapte pas, etc. », celui-ci décide de repartir.

Pour essayer de régler le problème en profondeur, la sénatrice se dit fortement en faveur de l’augmentation du numerus closus – position loin de faire l’unanimité parmi les différents acteurs concernés – car « on n’a jamais formé autant de médecins mais beaucoup n’exercent pas leurs diplômes ou en tout cas pas à temps complet. Le temps de travail n’est plus le même alors que la consommation de médecine n’est pas le même qu’il y a 50 ans. De plus, on veut développer la prévention mais la prévention passer par un bon suivi et le médecin généraliste est la pierre angulaire de notre système de santé. Si on a moins de médecins généralistes, il y a des gens qui iront moins chez le médecin, qui ne feront peut-pas suivre leur enfant autant que par le passé… Cela devient un véritable enjeu de santé publique ».

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Multiplier les maisons de santé pluridisciplinaires, pourquoi pas, mais encore fait-il qu’elles attirent de jeunes médecins…

De plus, la multiplication des maisons de santé pluridisciplinaires ne serait pas la solution selon Corinne Imbert. En effet, un jeune médecin sera davantage tenté de s’installer dans un lieu bien fonctionnel, mais « on peut faire des maisons de santé plus belles les unes que les autres, elles finiront par être en concurrence les unes avec les autres. Du coup, on ne réglera pas le problème dans les zones les plus en difficulté aujourd’hui. En plus, si on n’a pas les médecins à mettre dedans, cela ne sert à rien. On a aujourd’hui des exemples de maisons de santé qui ont été des projets d’élus, sans concertation avec les professionnels de santé, et qui sont vides ».

Enfin et surtout, Corinne Imbert défend une position qui divisent profondément les professionnels tant celle-ci va à l’encontre du principe même de profession libérale : il faudrait une nouvelle loi limitant la liberté d’installation des médecins généralistes afin que ceux-ci ne se concentrent pas dans certaines zones. Ainsi, elle soutient qu’il « faut du courage politique et il faut aller vers une nouvelle loi de répartition ».

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